11.01.2010
Pas content permanent
En 1938 déjà, dans son chef d’œuvre satirique «Scoop», le romancier anglais Evelyn Waugh peignait le portrait d’un Français qui, dans n’importe quelle situation, se plaindra de ne pas recevoir ce qui lui est dû. L’intrigue de ce roman prend toute son ampleur dans un pays africain imaginaire au bord du coup d’état, les journalistes du monde entier y font la course à l’info exclusive et le narrateur, un campagnard anglais promu par erreur au rang de grand reporter, décrit ainsi les correspondants envoyés par Paris: «Dans la chambre d’à côté se trouvaient quatre Français furieux. Ils composaient un mémorandum de leurs préjudices. ‘Nous, les soussignés membres de la presse Française à Ishmaelia, protestons catégoriquement et de la manière la plus énergique qui soit contre la partialité à notre encontre dont fait preuve le Bureau Ishmaelite de la Presse et contre le manque de coopération discourtois de nos sois-disant collègues...’» Et les journalistes français d’être systématiquement décrits ainsi, scandalisés qu’on ne leur porte pas la même attention qu’aux autres, qu’on favorise toujours les Américains et les Anglais. A tord, bien sûr. Ils incarnent à merveille l’éternel Français, râleur et choqué.
En fait, que le gouvernement soit de gauche ou de droite, aujourd'hui encore, «ça grogne» toujours en France. A chaque décision, on se soulève. «Les modifications apportées au texte sont insuffisantes pour les uns, regrettables pour les autres», titrait 20minutes.fr sur la loi Bachelot pour la réforme des hôpitaux. Bref, on vit dans une sorte d’éternelle insatisfaction, dans un état de Pas content permanent, comme auraient pu l’inventer François Mitterrand et «Les Nuls» s’ils avaient travaillé ensemble. Une philosophie du mécontentement qui mélange subtilement saine révolte et exaspération déplacée, revendication et frustration, contestation et amertume.
Cet état de révolte permanente atteint d'ailleurs un stade paroxystique et ridicule dans les forums des sites de presse, justement. Grand lecteur de ces plateformes d'information participatives pour des raisons professionnelles, je me suis vite rendu compte que, quel que soit le sujet d'actualité traité, les commentaires étaient énervés. Neige, vaccination contre la grippe A, crise économique, les élites en prenaient pour leur grade et, au final, Nicolas Sarkozy «et sa cour» était toujours responsable du chaos. Théories du complot, anecdotes de voisinage, rumeur, chaque détail était un bon prétexte pour se plaindre. Ces fils de discutions sont faits de cris scandalisés (écrits en majuscules et sans notion d'orthographe), véritables bureaux des réclamations sans guichetier, déversoirs de la rage quotidienne.
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